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Affaire Me Giordani | Épisode 1 : Le Notaire qui en savait trop

Affaire Me Giordani | Épisode 1 : Le Notaire qui en savait trop

Le Pays des Ruines et des Milliards

Août 2011. Port-au-Prince n'est plus une ville, c'est un chantier à ciel ouvert, une plaie béante que le monde entier prétend vouloir panser. Dix-huit mois après le séisme du 12 janvier 2010, qui a fait des dizaines de milliers de morts et laissé plus de 500 000 personnes sans abri, l'odeur de la poussière de béton se mélange à celle de l'argent frais.

Et cet argent existe, sur le papier du moins. Les donateurs internationaux ont promis neuf milliards de dollars d'aide au total, dont 5,3 milliards sur les deux premières années suivant la catastrophe. Le président haïtien René Préval avait quant à lui annoncé que la reconstruction de Port-au-Prince était estimée entre 8 et 14 milliards de dollars. Des sommes vertigineuses, dans l'un des pays les plus pauvres des Amériques. Et pour les encaisser, l'État a un plan: la «reconstruction».

Mais la réalité sur le terrain est bien différente. Dix ans plus tard, le directeur du Nouvelliste, Frantz Duval, résumera le bilan en ces termes amers : «La reconstruction promise par la communauté internationale reste invisible. Les aidants et les réceptionnistes de l'aide se sont entendus pour détourner le meilleur: l'espoir et les milliards.» En 2011, tout cela se dessine déjà. L'une des critiques les plus récurrentes est que l'argent a très peu été versé à des Haïtiens, bénéficiant surtout à des entreprises privées dans les pays donateurs.

Sous les décombres, il y a la terre. Et en Haïti, la terre est une guerre.

La Loi qui Ouvre les Vannes

Pour comprendre le contexte dans lequel Me Giordani est assassiné, il faut comprendre ce qu'est devenu le foncier haïtien après le séisme. L'arrêté d'utilité publique déclarant le centre-ville zone d'expropriation a été vécu comme « un coup terrible » par le secteur privé, qui a assisté impuissant et pendant près de deux ans au pillage et à la destruction du centre-ville, en plus d'être empêché légalement de rebâtir.

Ce sont pas moins de 30 hectares de terre au centre de Port-au-Prince qui ont été déclarés d'utilité publique, concernés par l'expropriation indispensable à la réalisation d'une cité administrative devant accueillir plusieurs ministères. Plus de 150 millions de dollars ont été mobilisés pour ce projet.

La mécanique légale de l'expropriation est, sur le papier, encadrée. Les propriétaires doivent déposer leurs titres de propriété dans les quinze jours suivant la publication de l'arrêté d'expropriation au service foncier de la DGI, pour vérification de la superficie, mais aussi pour savoir s'ils sont vraiment les propriétaires, s'ils ont payé leurs impôts, s'ils sont hypothéqués. En théorie. En pratique, dans une capitale dévastée, sans cadastre fiable et avec des archives éparpillées ou détruites, cette procédure devient un terrain de prédation pour qui sait s'y prendre. Et les notaires sont les gardiens de ces archives.

Le Gardien du Temple

Émile Giordani n'était pas un simple juriste. Vice-Président de l'Association Syndicale Professionnelle de Notaires de Port-au-Prince (A.S.N.O.P.) et Adhérent Individuel à l'Union Internationale du Notariat (U.I.N.L.), il était l'une des mémoires vivantes du cadastre haïtien. Dans son étude à Lalue, on trouvait les actes authentiques, les parchemins qui prouvaient que telle famille possédait tel terrain depuis des générations.

Son rôle était d'autant plus central que l'insécurité foncière en Haïti se trouve aggravée par l'absence d'un cadastre détaillé. Une procédure judiciaire est requise pour déclarer la fausseté d'un acte notarié, et sans ce jugement ou une décision de justice, le document reste valide. En d'autres termes, un acte signé par un notaire honnête comme Giordani pouvait constituer le dernier rempart légal entre une famille et l'expropriation illégale.

C'est ici que le contexte prend une dimension particulièrement troublante. Le nom des notaires revient régulièrement dans des cas de malversations et de spoliation foncière, phénomène aggravé par une inflation désordonnée de professionnels dans le notariat : « Les procédures de nomination des notaires ne sont guère respectées actuellement. Ce phénomène facilite la pratique du faux dans la profession. » Face à cette dérive, un notaire de la rigueur de Giordani constituait un obstacle direct aux intérêts de ceux qui voulaient faire circuler de faux titres de propriété.

Un détail supplémentaire mérite d'être retenu. Me Jean-Henry Céant, Secrétaire Général de l'ASNOP et signataire du communiqué de deuil après l'assassinat de Giordani, est une figure dont le parcours illustre parfaitement les zones de friction entre le notariat, la politique et le foncier post-séisme. Selon des analystes politiques haïtiens, Céant aurait dirigé le projet de relogement forcé de personnes déplacées du centre-ville de Port-au-Prince après le tremblement de terre, sans compensation adéquate, sous l'administration Martelly. C'est le même centre-ville dont Me Giordani gardait les archives foncières.

L'Enlèvement : Un Crime de Haute Précision

Le vendredi 26 août 2011, le piège se referme. En plein après-midi, Me Émile Giordani, 62 ans, est enlevé dans son Étude par au moins quatre hommes armés qui le contraignent à monter dans le coffre-arrière de son propre véhicule pour le conduire vers une destination inconnue.

Emmanuel Giordani, qui se présente comme le cousin du notaire, déclare avoir été témoin de l'enlèvement. Il affirme avoir été mis en joue par les agresseurs qui, après avoir ligoté les personnes trouvées sur place, exigeaient une somme de 80 000 dollars américains, représentant le montant d'une transaction conclue pendant la journée de vendredi en l'Étude du notaire.

Ce chiffre est capital. Ce n'est pas une rançon générique. Ce n'est pas un montant calculé sur la fortune estimée d'un notable. C'est une somme précise, correspondant à une transaction spécifique réalisée ce jour-là. Les ravisseurs savaient. Ils savaient ce qui s'était passé dans cette étude ce vendredi-là. Ce niveau de précision suppose une préparation, une infiltration, ou une complicité intérieure.

Ce n'est pas l'oeuvre de petits voyous en quête de quelques milliers de gourdes. On ne kidnappe pas le vice-président des notaires par hasard.

Le Message du Ravin

Le lendemain matin, samedi 27 août, son corps est découvert dans un ravin du quartier de Canapé-Vert par la Police nationale d'Haïti. Selon les premières constatations des enquêteurs sur place, aucun impact de balle n'aurait été relevé sur le corps. La mort par asphyxie a été avancée comme hypothèse initiale, le victime ayant été retrouvée cagoulée et les poignets ligotés. Aucun rapport d'autopsie officiel n'a été rendu public à ce jour..

Asphyxie. Dans le coffre de sa propre voiture. Pas un tir de grâce, pas une exécution sommaire à la balle. Une mort longue, silencieuse, calculée. Une mort qui laisse le temps de réfléchir à ce qu'on a fait, à ce qu'on savait.

Lors des funèbres, Me Ernst Avin a déclaré : «Violenté, kidnappé, enfermé dans le coffre-arrière de son propre véhicule, Me Emile Giordani est passé de vie à trépas, laissant dans le chagrin et la consternation une épouse qu'il chérissait, des enfants élevés dans l'amour, le respect et la dignité.»

Pourquoi tuer un notaire de cette stature ? Pour les 80 000 dollars ? Absurde. Des hommes capables d'organiser un enlèvement aussi précis n'ont pas besoin de laisser un cadavre pour 80 000 dollars. Un homme vivant vaut bien plus qu'un homme mort. Si vous voulez l'argent, vous gardez la victime en vie. Si vous voulez son silence, vous la tuez.

En jetant Me Giordani dans ce ravin, les commanditaires ont envoyé un signal à toute la profession. En tuant le notaire, on n'a pas seulement supprimé un homme de bien. On a brûlé les archives vivantes du foncier du centre-ville de Port-au-Prince. La place était désormais libre. Les bulldozers pouvaient arriver.

La Réponse d'une Profession sous Choc

Ébranlés, indignés et révoltés, les membres de l'A.S.N.O.P. et du Collectif des Notaires de la Juridiction du Tribunal de Première Instance de Port-au-Prince ont protesté énergiquement et condamné cet acte odieux, demandant à tous les notaires de la juridiction, en signe de deuil et de protestation, de fermer leurs Études du vendredi 2 au lundi 5 septembre 2011 inclusivement.

Ils savaient. Pas seulement qu'un homme avait été tué. Mais que ce meurtre était une déclaration de guerre contre le droit. Une déclaration que l'impunité dont jouissent les commanditaires du crime foncier en Haïti a, depuis lors, amplement confirmée.

L'enquête ouverte sur cet enlèvement suivi d'assassinat a conduit à l'arrestation d'environ quatre individus, dont le principal suspect Lazare Jean Sébastien et trois gardiens du notaire accusés de complicité. Les exécutants. Peut-être. Mais qui a donné l'ordre ? Qui savait ce qui se passait dans l'étude ce vendredi 26 août ? Qui avait intérêt à ce que Me Giordani disparaisse avant de témoigner, avant de refuser de signer, avant de dire non ?

Ces questions, plus de treize ans après, restent sans réponse officielle.


Note de notre rédaction : Cet épisode repose sur des faits vérifiés et des sources primaires citées. Les liens de causalité entre l'environnement foncier et l'assassinat constituent des hypothèses journalistiques documentées, non des accusations. La vérité judiciaire reste à établir, et c'est précisément l'objet de cette série.


Dans notre prochain épisode : Nous plongerons dans les dossiers que Me Giordani protégeait. Qu'est-ce que la transaction du 26 août 2011 impliquait réellement ? Et qui, parmi les acteurs de la reconstruction, avait le plus à perdre de sa présence ?


Références

  1. Radio Kiskeya, Le corps du Notaire public Emile Giordani retrouvé à Port-au-Prince, 27 août 2011. radiokiskeya.com
  2. AlterPresse, Les associations de notaires condamnent l'assassinat de Me. Emile Giordani, 2 septembre 2011. alterpresse.org
  3. Radio Métropole Haïti, Enquête sur l'assassinat d'un notaire, 4 personnes arrêtées, 5 septembre 2011. metropole.ht
  4. Radio Vision 2000, Haïti/Assassinat du notaire Emile Giordani, 27 août 2011. radiotelevision2000.com
  5. Le Nouvelliste, Discours funèbre prononcé par Me Ernst Avin pour saluer le départ de Me Emile Giordani. lenouvelliste.com
  6. Le Nouvelliste, Vers la finalisation du processus d'expropriation. lenouvelliste.com
  7. Haiti-Refondation.org, Les Grands Chantiers : Reconstruction du centre-ville ?, juillet 2013.
  8. AyiboPost, Si l'État décide de prendre possession de votre maison, mai 2021. ayibopost.com
  9. AyiboPost, En quoi consiste le travail d'un notaire en Haïti ?, mai 2021. ayibopost.com
  10. Radio-Canada, Dix ans après le séisme en Haïti, à quoi l'argent a-t-il servi ?, janvier 2020. radio-canada.ca
  11. Presse-toi à gauche, Haïti : l'urgence d'une enquête internationale, janvier 2020. pressegauche.org
  12. Wikipedia, Séisme de 2010 en Haïti. fr.wikipedia.org
  13. La Tribune des Antilles, Haïti : 9 milliards de dollars pour la reconstruction du pays, 2010. latribunedesantilles.net
  14. CounterPunch, Who is Jean-Henry Céant, Haiti's New Prime Minister Nominee?, août 2018. counterpunch.org
  15. Wikipedia, Jean-Henry Céant. fr.wikipedia.org
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