Affaire Me Giordani | Épisode 2: La Connexion Dominicaine et le Pacte des Milliards
L'Homme aux Huit Contrats en Un Jour
Il existe une date précise qui résume à elle seule l'ampleur du pillage organisé en Haïti sous couvert de reconstruction. Le 8 novembre 2010, dix mois après le séisme, trois compagnies appartenant à un même homme signent en Haïti huit contrats en l'espace de vingt-quatre heures. Montant total : 385 millions de dollars américains. Ces trois entreprises se nomment Hadom, Construcciones y Diseños, et Rofi. Leur propriétaire commun : Félix Ramón Bautista Rosario, sénateur du Parti de la Libération Dominicaine, membre du cercle intime de l'ancien président dominicain Leonel Fernández, et à l'époque considéré comme le législateur le plus riche de la République Dominicaine, lui qui avait débuté sa carrière comme tailleur dans la province de San Juan de la Maguana.
Ces contrats étaient censés financer la construction du Palais législatif haïtien, des logements sociaux à Bowen Field et au Fort National, ainsi que d'autres infrastructures publiques dans une capitale en ruines. Mais l'argent qui les finançait ne provenait pas de donateurs philanthropes. Il provenait du fonds PetroCaribe, le programme de prêt pétrolier à long terme établi avec le Venezuela, dont les fonds étaient censés servir au développement d'Haïti.
Le premier ministre qui a signé ces contrats était Jean-Max Bellerive.
L'Anatomie d'un Pillage Institutionnel
Ces contrats n'ont pas été attribués à la suite d'un appel d'offres transparent. Ils ont été passés de gré à gré, c'est-à-dire sans concurrence réelle, pendant la période d'exception ouverte par la loi d'urgence post-séisme adoptée par le Parlement haïtien. La commission d'audit commanditée en 2012 par le Premier ministre Garry Conille a mis en lumière l'étendue des irrégularités : sur un ensemble d'environ 41 contrats examinés, représentant plus de 500 millions de dollars, 35 avaient été signés de gré à gré par l'administration Préval-Bellerive, et les 6 restants avaient été conclus après un appel d'offres restreint. Le rapport de la commission a conclu que ces contrats avaient été attribués en l'absence totale de concurrence loyale et portaient préjudice aux intérêts de l'État haïtien.
Ce qui rend le dossier encore plus troublant, révélé par une enquête sénatoriale ultérieure : dans l'appel d'offres restreint censé simuler la concurrence, les trois firmes mises en concurrence étaient toutes propriétés du même homme, le sénateur Félix Bautista. Le comité d'évaluation de ces offres était composé, selon la commission sénatoriale, de membres de la famille de Jean-Max Bellerive lui-même.
Sur un ensemble de 500 millions de dollars de contrats de reconstruction, 338 millions ont ainsi été accordés à des compagnies appartenant à Bautista et ses affiliés dans des conditions jugées irrégulières.
Le communiqué officiel du Trésor américain est sans ambiguïté : Bautista a utilisé ses relations pour obtenir des contrats de travaux publics en Haïti, et, dans au moins un cas documenté, l’une de ses entreprises a reçu plus de 10 millions de dollars pour la construction du Ministère des Affaires Étrangères haïtien sans avoir réalisé aucun travail.
Ce qui ne relevait, pendant des années, que du journalisme d'investigation haïtien et dominicain a reçu une validation institutionnelle officielle le 12 juin 2018. Ce jour-là, le Bureau de contrôle des avoirs étrangers du Département du Trésor américain (OFAC) a sanctionné Félix Ramon Bautista Rosario en vertu de l'Executive Order 13818, qui cible les auteurs de corruption et de violations graves des droits humains.
Le communiqué officiel du Trésor américain est sans ambiguïté : Bautista a utilisé ses relations pour obtenir des contrats de travaux publics en Haïti, et, dans au moins un cas documenté, l’une de ses entreprises a reçu plus de 10 millions de dollars pour la construction du Ministère des Affaires Étrangères haïtien sans avoir réalisé aucun travail. Cinq entreprises ont été désignées simultanément : Constructora Hadom SA, Soluciones Eléctricas y Mecánicas Hadom SRL, Seymeh Ingeniería SRL, Inmobiliaria Rofi SA et Constructora Rofi SA. Leurs avoirs aux États-Unis ont été gelés et toute transaction américaine avec ces entités interdite.
Document officiel accessible :
- Communiqué de presse du Trésor américain, 12 juin 2018 : https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm0411
- Registre fédéral américain, avis officiel de sanctions OFAC, 25 juin 2018: https://www.federalregister.gov/documents/2018/06/25/2018-13548/notice-of-ofac-sanctions-actions
L'Argent et la Politique
L'affaire ne s'arrête pas aux chantiers inachevés. La journaliste d'investigation dominicaine Nuria Piera a révélé en 2012, à partir de documents du Mouvement civique des citoyens contre la corruption, que Bautista aurait versé environ 2,5 millions de dollars à Michel Martelly pendant et après sa campagne présidentielle de 2010-2011. Mirlande Manigat, candidate adverse au second tour, aurait pour sa part reçu 250 000 dollars. La présidence de Martelly a catégoriquement nié ces accusations.
Ce qui est documenté et non contesté : Martelly, une fois élu, a poursuivi la même politique contractuelle, son administration signant 20 nouveaux contrats de gré à gré avec une autre firme dominicaine, Estrella, entre septembre 2011 et juillet 2015. Le cycle ne s'est pas interrompu avec le changement de gouvernement. Il s'est renforcé.
La Question Foncière : Le Grain de Sable
C'est ici que la connexion avec Me Giordani cesse d'être abstraite.
Ces contrats de centaines de millions de dollars portaient sur la construction d'infrastructures dans le centre-ville de Port-au-Prince, précisément la zone déclarée d'utilité publique, dont les terrains étaient au cœur d'une guerre foncière silencieuse. Pour que les machines puissent travailler, il fallait des terrains « propres », c'est-à-dire juridiquement dégagés de tout titre de propriété opposable. Or, comme le révèle le rapport de la Cour supérieure des comptes haïtienne dans son audit PetroCaribe, les contrats de rénovation du quartier Fort National ont été établis dans une absence totale de transparence, et les propriétaires concernés n'ont jamais été indemnisés correctement.
Les enquêteurs du Conille ont également noté que la firme Constructora Rofi SA, qui a obtenu trois contrats pour 178 millions de dollars pour la rénovation de Fort National, avait été créée en 2006 et ne satisfaisait pas aux critères d'expérience requis au moment de la signature. Elle n'avait aucun antécédent justifiant l'attribution de contrats d'une telle envergure. Ce qui lui manquait en compétence technique, elle le compensait manifestement par ses relations politiques.
Dans ce contexte, un notaire de la rigueur de Me Giordani, dont l'Étude à Lalue gardait les archives foncières du centre-ville, représentait un obstacle réel et concret. Non pas un obstacle symbolique, mais un obstacle juridique opérationnel: sans la régularisation de titres de propriété par un notaire assermenté, les terrains contestés restaient légalement bloqués. Et des terrains bloqués signifiaient des contrats bloqués, des avances gelées, des machines immobiles.
Me Giordani a été assassiné le 26 août 2011. À cette date, les huit contrats de Bautista signés par Bellerive avaient été conclus depuis neuf mois. Les chantiers peinaient à démarrer. La pression pour libérer les sites du centre-ville était à son maximum.
Le Bilan des Monuments de la Honte
La résiliation de six contrats pour 118 millions de dollars annoncée par Laurent Lamothe en juillet 2012 n'a pas mis fin au problème. Elle n'en a résolu qu'une fraction. Les squelettes de chantiers inachevés qui parsèment encore Port-au-Prince aujourd'hui sont les témoins silencieux de cet arrangement entre une administration haïtienne complaisante et un réseau dominicain qui a transformé la catastrophe humanitaire d'un peuple en opportunité d'enrichissement personnel.
Ce ne sont pas des ruines du séisme. Ce sont les ruines de la corruption organisée.
Note de notre rédaction : Cet épisode repose exclusivement sur des faits documentés par des sources primaires vérifiables. Le lien entre l'assassinat de Me Giordani et le réseau Bautista-Bellerive constitue une hypothèse journalistique documentée, non une accusation judiciaire. Aucun tribunal haïtien n'a établi à ce jour un tel lien de causalité. Notre démarche est celle du journalisme d'investigation : documenter ce que les institutions n'ont pas voulu ou pu examiner.
Dans le prochain épisode : Comment ce système a-t-il survécu à la fin du mandat de Bellerive pour devenir l'ADN du régime Martelly ? Et comment l'enquête sur l'assassinat de Me Giordani a-t-elle été enterrée dans ce contexte d'impunité généralisée ?
Références et Documents Légaux Accessibles
Documents officiels américains
- U.S. Department of the Treasury, OFAC, Communiqué de presse : Treasury Sanctions Two Individuals and Five Entities Under Global Magnitsky, 12 juin 2018. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm0411
- Federal Register, Notice of OFAC Sanctions Actions, 25 juin 2018. https://www.federalregister.gov/documents/2018/06/25/2018-13548/notice-of-ofac-sanctions-actions
Sources journalistiques haïtiennes et dominicaines
- Va-t-on étouffer les procès PetroCaribe ou les mener à terme ? https://www.alterpresse.org/spip.php?article24472
- Haïti-Rép. Dom. / Corruption : Alerte sur les éventuelles conséquences de l'affaire du sénateur Félix Bautista. https://www.alterpresse.org/spip.php?article17754
- AlterPresse / Ayiti Kale Je, Haïti-Reconstruction : Le mystère des logements de Morne à Cabris. http://www.alterpresse.org/spip.php?article13091
- AlterPresse, Haïti-Rép. Dominicaine : Un avilissement. http://www.alterpresse.org/spip.php?article12640
- ReliefWeb / AlterPresse, Haïti-Reconstruction : Résiliation de 6 contrats paraphés par l'ancien premier ministre Bellerive. https://reliefweb.int/report/haiti/ha%C3%AFti-reconstruction-r%C3%A9siliation-de-6-contrats
- Tout Haïti, Conille et ses audits qui disent tout. http://touthaiti.com/touthaiti-actualites/9-conille-et-ses-audits-qui-disent-tout
- Tout Haïti / Ayiti Kale Je, Le mystère des logements de Morne-à-Cabri. http://touthaiti.com/touthaiti-actualites/250-le-mystere-des-logements-de-morne-a-cabri
- Le Nouvelliste, Haïti au cœur du scandale de corruption Felix Bautista. https://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/141361/Haiti-au-coeur-du-scandale-de-corruption-Felix-Bautista
- Le Courrier du Vietnam / AFP, Haïti : le relogement des victimes du séisme sacrifié à des fins douteuses. https://lecourrier.vn/haiti-le-relogement-des-victimes-du-seisme-sacrifie-a-des-fins-douteuses/606939.html
- Canada-Haiti Information Project, Haiti anti-corruption commission to hear Dominican Sen. Felix Bautista. https://canada-haiti.ca/content/haiti-anti-corruption-commission-hear-dominican-sen-felix-bautista
- Haiti Press Network, Petrocaribe, Laurent Lamothe se défend au Sénat. http://www.hpnhaiti.com/nouvelles/index.php/politique/34-security/888-haiti-enquete-senatoriale-petrocaribe-laurent-lamothe-se-defend-au-senat
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