Affaire Me Giordani | Épisode 5: 2026, le Bilan d'une Trahison Finale
Ce qu'il reste du Rêve de Reconstruction
En août 2011, au moment où Me Émile Giordani était enlevé dans son étude à Lalue, les architectes du système que nous avons documenté dans les épisodes précédents avaient une vision : un centre-ville rasé, reconstruit, modernisé, rentable. Les firmes de Bautista y bâtiraient des ministères. L'UCLBP superviserait. Les familles propriétaires seraient indemnisées ou oubliées.
Treize ans plus tard, la réalité est d'une ironie cruelle. La zone administrative du centre-ville de Port-au-Prince, celle pour laquelle des centaines de millions de dollars de contrats ont été signés, pour laquelle des propriétaires ont été expropriés, pour laquelle un notaire et un banquier ont été assassinés, est aujourd'hui sous le contrôle des gangs armés.
La Libre publie un témoignage de résidents du centre-ville, près du marché Salomon: "La zone administrative de la ville, où les plus importants ministères sont regroupés, est désormais contrôlée par les gangs." Ce ne sont pas des ruines du séisme de 2010. Ce sont les ruines de la décision délibérée d'y concentrer tous les projets, d'en chasser les habitants légitimes et d'y laisser un vide juridique et humain que les gangs ont naturellement comblé.
Le Cadastre que Giordani Défendait: Toujours Inexistant
L'un des fils rouges de toute cette série est la question foncière. Me Giordani était, comme nous l'avons établi dans l'Épisode 1, l'une des mémoires vivantes du cadastre haïtien. Il conservait dans son étude les actes authentiques qui constituaient la preuve de la propriété des familles du centre-ville. Sa mort, suivie de l'inaction judiciaire documentée dans l'Épisode 4, a laissé ces archives sans gardien.
En 2026, la situation foncière au centre-ville de Port-au-Prince n'est pas résolue. Elle est simplement rendue impossible à résoudre. AyiboPost, dans une enquête publiée sur le cadastre haïtien, documente que "la faiblesse du système judiciaire, la spoliation, la multiplicité des titres de propriété pour un même terrain sont des problèmes inhérents au système foncier haïtien." Le centre-ville de Port-au-Prince figure parmi les quatre zones pilotes que le Comité interministériel d'aménagement du territoire (CIAT) cherche à cartographier dans le cadre d'un plan foncier de base, programme toujours inachevé.
La Commission canadienne de l'immigration et du statut de réfugié, dans une analyse sur le droit foncier haïtien, établit que "des criminels ou des gangs criminels ont été impliqués dans l'acquisition illégale de terres, y compris par la force ou grâce à des documents frauduleux." En d'autres termes, le scénario que Me Giordani cherchait à prévenir par sa rigueur notariale en 2011 s'est réalisé à grande échelle, simplement avec des acteurs différents, portant des armes plutôt que des stylos.
Le Paysage de 2025-2026: Une Zone de Non-Droit
Les données publiées par les Nations Unies et les organisations de sécurité décrivent une situation qui dépasse toute projection pessimiste de 2011. En 2025, plus de 200 gangs opéraient en Haïti, dont 95 à Port-au-Prince. La coalition Viv Ansanm, dirigée par Jimmy Chérizier dit "Barbecue", a étendu son contrôle territorial à des zones qui incluent précisément les quartiers du centre-ville où les contrats de reconstruction devaient être exécutés.
Le Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) a publié en juillet 2025 un rapport alarmant sur l'intensification de la violence dans la région métropolitaine. Depuis 2022, plus de 16 000 personnes ont été tuées dans des violences liées aux gangs, et 1,3 million de personnes ont été déplacées, dont la moitié sont des enfants. Le responsable du continent américain à l'ONU, Miroslav Jenča, a alerté le Conseil de sécurité:
« Sans une action accrue de la communauté internationale, l'effondrement total de la présence de l'État dans la capitale pourrait devenir une réalité.»
Les bâtiments que les firmes de Félix Bautista devaient construire au centre-ville et pour lesquels des millions ont été versés à partir des fonds PetroCaribe, comme nous l'avons documenté dans l'Épisode 2, sont soit inachevés, soit occupés par des déplacés, soit situés dans des zones désormais inaccessibles aux autorités. L'argent a circulé. Le béton, lui, ne s'est pas levé.
L'Archive Assassinée : Une Blessure Ouverte
Dans l'Épisode 4, nous avions posé la question de l'étude de Me Giordani après sa mort. La succession notariale haïtienne est régie par des mécanismes théoriques qui supposent une continuité de l'accès aux "minutes", ces originaux d'actes authentiques qui constituent la mémoire juridique d'une propriété. En pratique, dans une capitale où 85 % de la population carcérale est en détention préventive, où les greffes sont débordés et où les gangs ont attaqué et pillé le tribunal de première instance de Port-au-Prince, la notion de continuité archivistique est une abstraction.
Les familles du centre-ville expropriées entre 2012 et 2014 sans indemnisation adéquate, comme le décrit le rapport de la Cour supérieure des comptes haïtienne dans son audit PetroCaribe, n'ont pas seulement perdu leurs territoires. Elles ont aussi perdu la capacité de les réclamer, parce que les actes qui en attestaient la propriété reposaient en partie sur une étude dont le gardien a été assassiné, et dont les archives n'ont jamais été sécurisées par la justice.
Cette réalité n'est pas une métaphore. C'est un fait juridique concret : sans titre opposable, sans notaire pour en attester l'authenticité, et sans juge prêt à instruire la contestation, une propriété cesse d'exister dans les faits, même si elle existe sur le papier.
L'Héritage de l'Omerta : Ce que 2026 Confirme
En relisant la chronologie complète de cette enquête, un schéma cohérent se dessine.
En 2010, les contrats frauduleux de Bautista ouvrent la voie à une reconstruction pilotée par des intérêts privés transnationaux, sur des terres dont les titres sont contestés.
En 2011, les deux gardiens institutionnels de ces terres, un banquier et un notaire, sont assassinés à 75 jours d'intervalle. Le commissaire du gouvernement qui ouvre les enquêtes est révoqué par le Premier ministre dont les contrats font l'objet d'investigations.
En 2012, l'UCLBP est créée, les expropriations sont formalisées, les démolitions commencent.
- Entre 2012 et 2015, les firmes de Bautista continuent de percevoir des fonds sans achever les travaux. L'OFAC du Trésor américain le confirmera en 2018 : au moins 10 millions de dollars perçus pour des travaux jamais réalisés.
- En 2018, Bautista est sanctionné par les États-Unis. Ses avoirs sont gelés. Mais en Haïti, aucune poursuite judiciaire sérieuse n'est engagée contre ceux qui l'ont laissé opérer.
- En 2024 et 2025, les gangs contrôlent les quartiers pour lesquels ces contrats avaient été signés. L'ONU parle d'effondrement de l'État. Les familles expropriées ne sont pas revenues. Les bâtiments ne sont pas construits.
La Mémoire comme Seul Tribunal
En 2026, il n'y a pas de procès en vue pour l'assassinat de Me Émile Giordani. Il n'y en a pas non plus pour celui de Guiteau Toussaint. Le Nouvelliste l'avait déjà établi en 2021, en notant qu'aucun assassinat spectaculaire haïtien n'avait donné lieu à une condamnation depuis au moins 1995.
Ce n'est pas un échec. C'est un résultat. Le système a produit exactement ce qu'il devait produire : l'impunité pour les commanditaires, la terreur pour les successeurs potentiels, et le silence pour l'histoire.
Mais le silence n'est pas universel. Il y a des journalistes qui ont documenté les contrats de Bautista. Il y a des magistrats comme Sonel Jean-François qui ont essayé de faire leur travail et ont été révoqués. Il y a des organisations comme le RNDDH et le Bureau des Avocats Internationaux qui ont soumis des preuves aux Nations Unies. Et il y a cette enquête, qui dispose aujourd'hui de suffisamment de faits vérifiables pour affirmer que la mort de Me Émile Giordani n'était pas un fait divers, mais un acte politique.
Derrière chaque bâtiment démoli au centre-ville, il y a le spectre d'un notaire qui a dit non et qui l'a payé de sa vie. L'histoire ne l'oubliera pas, même si les dossiers de son Étude dorment dans un greffe que personne n'a encore osé rouvrir.
Note de notre rédaction: Cet épisode s'appuie sur des faits vérifiés par des sources primaires documentées tout au long de cette série. Les liens de causalité entre les assassinats de 2011 et la situation actuelle de 2026 constituent des hypothèses journalistiques fondées sur la chronologie des événements, les décisions institutionnelles documentées et les résultats observables. Aucun tribunal n'a établi ces liens à ce jour. C'est précisément pourquoi cette enquête existe.
Références et Documents Accessibles en Ligne
Sur la situation sécuritaire actuelle du centre-ville de Port-au-Prince
- La Libre Belgique, "Les quartiers contrôlés par les gangs, des prisons à ciel ouvert" (dossier Haïti). https://dossiers.lalibre.be/haiti/quartiers.php
- ONU Info, "À Port-au-Prince, la peur a pris le pouvoir. Et l'ordre républicain s'effondre", juillet 2025. https://news.un.org/fr/story/2025/07/1156996
- BINUH, "Intensification de la violence des gangs en dehors de Port-au-Prince" (rapport juillet 2025, PDF). https://binuh.unmissions.org/sites/default/files/intensification_de_la_violence_des_gangs_en_dehors_de_port-au-prince_juillet_2025.pdf
- Riskline, "Haiti 2025: Escalating Gang Violence and Security Crisis". https://riskline.com/lookback_advisory/haiti-gangs/
- Haiti Policy House, "Before and After: Mapping the Impact of Gang Violence on Port-au-Prince". https://www.haitipolicyhouse.org/publications/before-after-portauprince
Sur la crise foncière documentée
- AyiboPost, "Peut-on résoudre le casse-tête du cadastre en Haïti?". https://ayibopost.com/peut-on-resoudre-le-casse-tete-du-cadastre-en-haiti/
- Commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada, "Haïti : information sur les exigences et la marche à suivre pour transférer des terres... et si des criminels ou des gangs criminels ont été impliqués dans l'acquisition illégale de terres". https://www.ecoi.net/en/document/2037105.html
- Haiti Advocacy Working Group, "Le droit foncier et le droit au logement en Haïti" (PDF). https://haitiadvocacy.org/wp-content/uploads/2012/02/hawg-le-droit-foncier-et-le-droit-au-logement-en-hac3afti.pdf
Documents juridiques et institutionnels déjà cités dans la série
- U.S. Department of the Treasury, OFAC, communiqué de sanctions contre Félix Bautista, 12 juin 2018. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm0411
- Le Nouvelliste, "Aucun procès criminel d'assassinat spectaculaire n'a eu lieu dans le pays, note l'OPC". https://lenouvelliste.com/article/230728/aucun-proces-criminel-dassassinat-spectaculaire-na-eu-lieu-dans-le-pays-note-lopc
- Harvard Law School, "Massacres cautionnés par l'État : règne de l'impunité en Haïti" (PDF). https://hrp.law.harvard.edu/wp-content/uploads/2021/04/Massacres-cautionnes-par-lEtat-2.pdf
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