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Affaire Me Giordani | Épisode 6: Le Paradoxe des Milliards, où est Passé l'Argent de l'Expropriation ?

Affaire Me Giordani | Épisode 6: Le Paradoxe des Milliards, où est Passé l'Argent de l'Expropriation ?

Les Trois Robinets qui N'ont Jamais Coulé jusqu'aux Propriétaires

Quand l'État haïtien a déclaré l'utilité publique sur les 30 hectares du centre-ville de Port-au-Prince, il a déclenché, du moins en théorie, une obligation légale d'indemnisation préalable. Trois sources de financement étaient officiellement disponibles pour honorer cette obligation.

La première était la CIRH, la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti, coprésidée par Jean-Max Bellerive et l'ancien président américain Bill Clinton, créée en avril 2010 et mandatée jusqu'en octobre 2011 pour coordonner les fonds des donateurs internationaux. La CIRH avait approuvé, dès ses premières réunions, des projets représentant plusieurs centaines de millions de dollars. Selon un rapport de la Banque mondiale cité par ReliefWeb, 17 donateurs avaient engagé 329 millions de dollars au Fonds de Reconstruction d'Haïti dès mars 2011.

La deuxième source était le fonds PetroCaribe, dont une portion était officiellement destinée aux grands travaux. La Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) a établi dans son rapport d'audit de janvier 2019 que le total des ressources générées par PetroCaribe entre 2008 et 2018 s'élève à plus de 4,237 milliards de dollars. Sur ces fonds, deux milliards de dollars de projets ont été lancés sans respect des principes élémentaires de gestion des finances publiques.

La troisième source était le Trésor public haïtien, qui devait théoriquement constituer un fonds d'indemnisation préalable avant toute expropriation, conformément à la loi haïtienne de 1979 sur l'expropriation pour cause d'utilité publique.

Ces trois robinets ont coulé. Mais l'eau n'est jamais arrivée aux propriétaires.

La Mécanique du Détournement : Le Titre comme Obstacle Administratif Volontaire

Dans l'Épisode 1, nous avions établi que Me Giordani était le gardien légal des titres de propriété des familles du centre-ville. Dans l'Épisode 4, nous avions documenté que ses archives n'avaient jamais été sécurisées après son assassinat.

Ces deux faits se rejoignent ici en une logique financière précise. Pour qu'une famille expropriée puisse être indemnisée par le ministère des Finances, elle doit présenter un titre de propriété certifié par un notaire. En l'absence d'acte authentique valide, le dossier d'indemnisation ne peut pas être traité. En l'absence du notaire qui conservait ces actes dans ses archives, les familles se retrouvaient dans l'impossibilité administrative de réclamer ce qui leur était dû.

Ce n'est pas une hypothèse. La loi haïtienne elle-même, telle que documentée par la Commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada dans son analyse du droit foncier haïtien, exige que "les propriétaires déposent leurs titres de propriété, pièces, plans et procès-verbaux d'arpentage de leurs immeubles" dans un délai de quinze jours suivant la publication de l'arrêté d'expropriation. Sans notaire pour valider ces titres, sans archives sécurisées, la procédure s'enraye.

Le résultat est documenté par le rapport de la Cour supérieure des comptes dans son audit PetroCaribe publié en 2019 : des contrats ont été établis "dans une absence totale de libre concurrence, de transparence et de respect de l'éthique", et les propriétaires des terrains de Fort National concernés par les contrats de Bautista n'ont jamais été correctement indemnisés. L'argent existait. Les familles ne l'ont pas reçu.

L'Argent des Démolitions Contre l'Argent des Familles

Le rapport de la CSCCA documentait également un phénomène que l'on peut appeler le détournement de fonction : les budgets initialement prévus pour la rénovation de quartiers et le relogement de leurs habitants ont été progressivement réaffectés vers des travaux de construction de bâtiments ministériels, de routes et d'infrastructures profitant aux contractants plutôt qu'aux propriétaires déplacés.

Le GAO américain, dans ses rapports successifs sur la reconstruction d'Haïti, a établi qu'en dépit des 2 milliards de dollars fournis par l'USAID entre 2010 et 2023, les résultats en matière de logement et de restitution foncière ont été "mitigés". Selon une étude du Center for Economic and Policy Research citée dans un rapport du Pulitzer Center, seulement 2% des fonds USAID consacrés à la reconstruction ont été versés directement à des organisations ou firmes haïtiennes. L'argent a circulé, mais dans un circuit fermé qui excluait systématiquement les premiers bénéficiaires désignés.

Il ne s'agit pas ici d'affirmer que Me Giordani aurait pu, seul, bloquer ce circuit. Mais un notaire de sa rigueur, armé de ses archives et de la légitimité que lui conférait sa fonction de vice-président de l'ASNOP, aurait pu organiser des recours collectifs au nom de ses clients. La loi haïtienne, bien qu'imparfaite, offrait des mécanismes de contestation. Sa disparition a supprimé le principal acteur institutionnel susceptible d'activer ces mécanismes.

L'Audit de la CSCCA : Ce que les Chiffres Révèlent

Le premier rapport d'audit PetroCaribe de la Cour supérieure des comptes, transmis au Sénat le 31 janvier 2019 après des années de pression citoyenne orchestrée par le mouvement "PetroCaribe Challenge", est le document officiel le plus proche d'un bilan chiffré de la gestion des fonds de reconstruction.

Le rapport, qui couvre seulement 10% des 409 projets financés par PetroCaribe faute de collaboration de certaines administrations, est néanmoins accablant. La CSCCA y établit que des contrats ont été signés par des ministres sans appel d'offres, en invoquant abusivement la loi d'urgence votée après le séisme de 2010. Elle documente qu'un projet de construction de route a vu son budget quasi quadrupler sans aucune justification. Elle identifie qu'une quinzaine d'anciens ministres et hauts fonctionnaires sont directement impliqués dans des irrégularités, ainsi qu'une entreprise dirigée à l'époque par le futur président Jovenel Moïse.

Ce rapport n'a pas conduit à des poursuites judiciaires effectives. Il a conduit à des manifestations massives, à des contre-attaques de l'exécutif, et à un décret de novembre 2020 visant à modifier certains aspects des prérogatives de la Cour des comptes. Le mécanisme d'impunité documenté dans l'Épisode 4 a fonctionné à l'identique à une décennie de distance.

La CSCCA a depuis publié un troisième volet de son audit PetroCaribe, disponible sur son site officiel, ainsi qu'un rapport sur les finances publiques haïtiennes de 2009 à 2024, présenté en décembre 2025. Ces documents forment le socle d'une documentation officielle qui confirme, chiffres à l'appui, ce que Me Giordani aurait pu démontrer acte par acte : que la reconstruction d'Haïti a été en grande partie une opération de prédation financière légalisée.

2026: Le Bilan d'un Pillage Légalisé

En ce début d'année 2026, la situation que nous avons documentée tout au long de cette série peut être résumée en quelques constats vérifiables.

Les bâtiments de la cité administrative pour lesquels des centaines de millions de dollars ont été engagés sont pour la plupart inachevés ou inoccupés. Les firmes de Félix Bautista, sanctionnées par l'OFAC en 2018, ont perçu des fonds pour des travaux non réalisés. Les familles propriétaires expropriées n'ont pas été indemnisées correctement. Le commissaire qui avait ouvert les enquêtes sur les assassinats de l'été 2011 a été révoqué. Les dossiers Toussaint et Giordani n'ont jamais abouti à un procès. Les gangs contrôlent aujourd'hui les territoires pour lesquels ces contrats avaient été signés.

Et le fonds PetroCaribe, qui aurait dû financer le développement d'Haïti sur vingt-cinq ans, a été transformé en caisse noire pour une génération d'hommes politiques et de contractants qui ont préféré construire leurs fortunes personnelles plutôt que les bâtiments promis.

La Mémoire comme Seul Tribunal

Quinze ans après les faits, la justice pour Me Émile Giordani ne viendra plus des tribunaux haïtiens. Les dossiers existent peut-être encore dans un greffe de Port-au-Prince. Mais un dossier qui dort dans un greffe ne menace personne.

Ce qui reste, c'est la documentation. Les contrats signés. Les sanctions de l'OFAC. Les rapports de la CSCCA. Les communiqués du RNDDH. Les témoignages de Radio Kiskeya et d'AlterPresse. Et cette série d'enquêtes, qui dispose aujourd'hui d'assez de faits vérifiables pour poser la question que la justice haïtienne n'a jamais posée : qui a commandité la mort de Me Giordani, et qui en a profité ?

Derrière chaque bâtiment démoli au centre-ville, il y a le spectre d'un notaire qui a dit non. L'histoire ne l'effacera pas, même si les archives de son Étude dorment dans un silence que personne n'a encore osé rompre.


Note de notre rédaction: Cette série s'est appuyée exclusivement sur des faits documentés par des sources primaires vérifiables. Les liens de causalité établis entre l'assassinat de Me Giordani, les détournements de fonds de reconstruction et la situation actuelle de Port-au-Prince constituent des hypothèses journalistiques fondées sur la chronologie des événements, les décisions institutionnelles documentées et les audits officiels publiés. Aucun tribunal n'a établi ces liens à ce jour. C'est précisément pourquoi cette enquête existe.


Références et Documents Accessibles en Ligne

Rapports officiels sur la gestion des fonds de reconstruction

  1. Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA), site officiel avec accès aux rapports PetroCaribe (volets 1, 2 et 3). https://cscca.gouv.ht/
  2. Centre Tricontinental, "Haïti, le scandale du siècle : le dossier PetroCaribe", analyse du rapport CSCCA de janvier 2019. https://www.cetri.be/Haiti-le-scandale-du-siecle-1-le
  3. La 1ère / France Info, "Haïti : la corruption dénoncée par la Cour supérieure des comptes", février 2019. https://la1ere.franceinfo.fr/haiti-corruption-denoncee-cour-superieure-comptes-676521.html
  4. AyiboPost, "À quoi sert la Cour supérieure des comptes en Haïti?" https://ayibopost.com/a-quoi-sert-la-cour-superieure-des-comptes-en-haiti/

Rapports américains officiels sur la reconstruction

  1. U.S. GAO, "Haiti Reconstruction: U.S. Efforts Have Begun, Expanded Oversight Still to Be Implemented", mai 2011. https://www.gao.gov/assets/a318636.html
  2. U.S. GAO, "Haiti: USAID and State Should Improve Management and Assessment of Reconstruction Activities", mars 2023 (en français). https://www.gao.gov/products/gao-23-106250
  3. U.S. GAO, "Haiti: USAID Funding for Reconstruction and Development Activities since the 2010 Earthquake", avril 2021. https://www.gao.gov/products/gao-21-263

Sur la CIRH et le Fonds de Reconstruction d'Haïti

  1. PNUD, "Fonds de Reconstruction d'Haïti : Rapport descriptif final", décembre 2012 (PDF). https://info.undp.org/docs/pdc/Documents/HTI/AWD61251_CoordAide_RapportFinalFinancier-FRH_dec2012.pdf
  2. ReliefWeb, "La Commission Intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti approuve 18 nouveaux projets", octobre 2010. https://reliefweb.int/report/haiti/la-commission-int%C3%A9rimaire-pour-la-reconstruction-dha%C3%AFti-approuve-18-nouveaux-projets
  3. Haiti Reconstruction Fund, page officielle des actualités et décaissements. https://www.haitireconstructionfund.org/NewsFeed
  4. POHDH / Haiti Support Group, "La CIRH a échoué dans sa mission". https://haitisupportgroup.org/cirh-echoue-mission-pohdh/

Documents déjà cités dans la série et essentiels à la conclusion

  1. U.S. Department of the Treasury, OFAC, sanctions contre Félix Bautista, 12 juin 2018. https://home.treasury.gov/news/press-releases/sm0411
  2. Commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada, analyse du droit foncier haïtien. https://www.ecoi.net/en/document/2037105.html
  3. Le Nouvelliste, "Aucun procès criminel d'assassinat spectaculaire n'a eu lieu dans le pays, note l'OPC". https://lenouvelliste.com/article/230728/aucun-proces-criminel-dassassinat-spectaculaire-na-eu-lieu-dans-le-pays-note-lopc
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